Philologie d'Orient et d'Occident (325) Le 26/05/2015      Tokyo  K.  

Repenser Charlie Hebdo (1)   L'irréligion française

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Chardon par Misao Wada (cousu main)

 

   Voici plus de quatre ans, dans l'aventure de composer une quarantaine de billets sur le roman de Proust, j'ai évoqué une vie entièrement baignée de pensées religieuses (cf. billet 98). Il s'agit de la vie de la grand-mère du Narrateur. Celui-ci avait coutume, adolescent, de passer ses vacances à Combray, berceau de sa famille. Si la vie du Narrateur avait reflété celle de l'auteur, le village s'appelle actuellement Illiers-Combray, à 25 km au sud-ouest de Chartres. L'église s'appelait Saint-Hilaire.

     [...] ma grand'mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, [...] ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, l'air naturel et l'air distingué. (À la recherche du temps perdu, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1954, t.I, p. 64).

  Le train de vie des habitants de Combray se réglait sur les rythmes de l'Église. La scène date apparemment de la dernière moitié du XIXe siècle. À moins d'un siècle de la Révolution, la province était encore profondément religieuse, quoiqu'il y eût parfois de petites vagues autour de la famille (non juive) du Narrateur. Leur voisine, Mme Sazerat, tout en étant antisémite (op. cit., t.II, p. 289), était dreyfusarde.

     Mme Sazerat, seule de son espèce à Combray, était dreyfusarde. Mon père, [...], était convaincu de la culpabilité de Dreyfus. [...] Ma mère, partagée entre son amour pour mon père et l'espoir que je fusse intelligent [c'est-à-dire, dreyfusard, N.D.A.], gardait une indécision qu'elle traduisait par le silence. (op. cit., t.II, p. 152).

   Le père du Narrateur, offusqué quand il apprit que son fils avait une autre idée que la sienne, fut indigné par l'accueil glacial de sa voisine qu'il ne savait pas dreyfusarde. À part ces quelques remous socio-politiques, l'homogénéité religieuse ne bronchait pas.

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   Telle était mon image de France. Mon premier séjour en France en 1966, à Poitiers, ne m'a fait éprouver aucun besoin de la modifier. Le Canard était lu mais je le fréquentais peu. Encore moins Charlie Hebdo et Harakiri (cf. billet 314). Je ne pouvais partager leurs humour, raillerie, satire et ironie qui étaient tout autre chose que le comique de Proust. La société était en train de se transformer, alors que je voulais voir dans la préfecture poitevine (à une vingtaine de km au sud de laquelle est situé le bourg adorable au nom très proustien de Vivonne - billet 68) une France plutôt ancien régime que républicaine. Je me suis rapatrié juste avant les Événements de Mai (1968).

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   Un texte relativement court de Tocqueville à destination du public anglais dont l'économiste-philosophe John Stuart Mill: État social et politique de la France avant et depuis 1789 (1836), serait selon l'historien François Furet (Penser la Révolution française, Gallimard, 1978, p. 174) l'interprétation générale de la Révolution française (cf. L'Ancien régime et la Révolution, 1856).

   Dans son texte, Tocqueville disserte assez longuement sur les problèmes que connaissait la noblesse française qui était très différente de l'aristocratie anglaise. Mais la problématique qu'il avait constamment à cœur était le clergé français:

       «... les croyances s'étant graduellement affaiblies, le prêtre et le peuple devinrent peu à peu des étrangers l'un à l'autre. [...]; [le clergé] se mêlait encore à toutes les affaires de l'État. [...] et l'Église était devenue une institution politique, bien plus qu'une institution religieuse. (Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2004, t.III, p.7).  

    D'emblée, au début du chapitre II du livre premier de l'Ancien régime et la Révolution: Une des premières démarches de la révolution française a été de s'attaquer à l'Église, et parmi les passions qui sont nées de cette révolution, la première allumée et la dernière éteinte a été la passion irréligieuse. (ibid. p. 56-57).

   Nullement anticlérical (cf. ibid. p.182; chap. IX de La Démocratie en Amérique) et «convaincu, [...], du caractère indispensable de la religion» (ibid. Introduction par Furet et Mélonio, p. LIV), il persista à se demander d'où venait cette passion irréligieuse. Voici le titre du chapitre II du livre III (dernier) de l'Ancien Régime et la Révolution:

        Comment l'irréligion avait pu devenir une passion générale et dominante chez les Français du XVIIIe siècle, et quelle sorte d'influence cela fut sur le caractère de la Révolution. (ibid. p. 178)

    Ce qui importe ici, c'est le constat de Tocqueville et non sa manière d'y procéder.  (À suivre)