Philologie d'Orient et d'Occident (319)   Le 03/03/2015   Tokyo   K.

Entre le Mont Athos et l'île de Lemnos : une réalité homérique (1)    

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Camélia par Misao Wada (cousu main)

   Les œuvres d'Homère sont un vrai régal pour un cercle de lecture que nous formons, à Tokyo, depuis la rentrée scolaire 1983, avril. On est maintenant au second tour de l'Iliade. Quel est l'intérêt de la lecture homérique? En quoi consiste-t-il?

   Au chant XIV de l'Iliade, l'aède relate un changement brusque de situation de la guerre de Troie, où Junon (Héra) se casse la tête afin de trouver un moyen de secourir ses amis Grecs, déjà prêts à fuir d'Ilion pour rentrer dans leur pays, avant d'être domptés et mis en pièces par l'armée commandée par Hector, premier héros Troyen, toujours favorisé par Zeus, fils de Kronos, père des dieux et des hommes.

   Pour tromper la vigilance de son redoutable époux, Héra a l'idée d'une ruse. Afin de le laisser s'endormir dans l'amour et dans l'insouciance, elle descend de sa demeure céleste pour solliciter l'aide du dieu de Sommeil:Ὕπνος. 

   De l'Olympe, elle vole au Mont Athos qui se situe à l'extrémité de celle, située le plus au sud-est, des trois petites péninsules qui forment un énorme trident dont est armé traditionnellement Poséidon, dieu de la Mer, frère ennemi de Zeus, donc favorable aux Grecs en l'occurrence. C'est lui qui doit profiter de l'absence de surveillance de Zeus produite par Héra, pour aider l'armée grecque à se tirer d'un mauvais pas.

   De l'extrémité de la péninsule Athos (actuellement plus de 2000 m d'altitude), elle traverse, en quelques enjambées, la mer Égée pour atteindre l'île de Lemnos, ville du roi Thoas, où habite le Sommeil.

   σεύατ᾽ εφ᾽ ἱπποπόλων Θρῃκῶν ὄρεα νιφόεντα,

   ἀκροτάτας κορυφάς· οὐδὲ χθόνα μάρπτε ποδοῖϊν·

   ἐξ  Ἀθόω δ᾽ ἐπὶ πόντον ἐβήσετο κυμαίνοντα,

   Λῆμνον δ᾽ εἰσαφίκανε, πόλιν θείοιο Θόαντος.

   Ἔνθ᾽ Ὓπνῳ ξύμβλητο, κασιγνήτῳ Θανάτοιο, 

            (Iliade: chant 14, vers 227-231, selon l'édition Alexis Pierron 1869, Paris, Hachette)

   (Héra) s'élança sur les montagnes neigeuses des Thraciens vivant à cheval,

   Sur les plus hauts sommets. Elle n'atteignit pas la terre avec ses deux pieds.

   De l'Athos, elle s'avança sur la mer houleuse,

   Arriva à (l'île de) Lemnos, ville du divin Thoas.

   Là, elle rencontra le Sommeil, frère de la Mort. (tr. en français par K.)

   Un membre de notre cercle de lecture homérique s'est enquis de la réalité de la traversée de Héra entre le Mont Athos et l'île de Lemnos, deux lieux distants l'un de l'autre d'au moins 65 km d'étendue d'eau, selon The Times Concise Atlas of the World 1986.

   «Son vol n'aurait-il pas été que l'ombre de l'Athos qui s'était projetée, au coucher du soleil, sur la rive ouest de Lemnos, c'est-à-dire la plus proche de la péninsule Athos?», s'est-il demandé. L'idée nous a plu. Et on a voulu en avoir la conviction.

   Un renseignement tiré de la Wikipedia à l'article l'île Lemnos dit: Selon les auteurs anciens, confirmés par le voyageur français Pierre Belon au XVIe siècle, le soir du solstice d'été, l'ombre du Mont Athos, pourtant distant de 70 km, s'étend jusqu'à la place de Myrina, sur laquelle se trouvait dans l'Antiquité la statue d'un bœuf de bronze. Plutarque cite même un vers (̉Άθως καλύψει πλευρά Λημνίας βοός : le mont Athos couvrira le flanc du bœuf de Lemnos).

   Dans les Argonautiques (Ἀργοναυτικά), poèmes hexamètres du IIIe siècle avant J.-C, sur l'expédition légendaire des Argonautes, marins mythologiques (4 chants; environ 6000 vers, la moitié de l'Odyssée dont le poète aurait été largement inspiré), composés par Apollonios de Rhodes, commentateur homérique et directeur de la Bibliothèque d'Alexandrie, il y a un vers où le poète décrit de l'approche de la hauteur de l'Athos (qui n'aurait pas encore été sacré) par les marins. Ἦρι δὲ νισσομένοισιν Ἄθω ἀνέτελλε κολώνη : Au matin, à ceux qui arrivent, se faisait voir la hauteur de l'Athos (tr. K.). (Apollonios de Rhodes: Argonautiques, chant 1, v. 601, éd. bilingue: Bordeaux, 1892. Henri de la Ville de Mirmont 1858-1924). Commencé ainsi, le passage est suivi d'une description de la distance entre l'Athos et Lemnos, mesurée par la vitesse d'un bateau de transport. (À suivre)