Philologie d'Orient et d'Occident (317)    Le 03/02/2015 Tokyo K.   

Suis-je Charlie? (3)  Je suis plutôt Jean ou Alexis  

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Camélia par Misao Wada (cousu main)

 

   Voici soixante ans, le journaliste-conteur Jean Duché (Chabanais 1915 - lycée à Angoulême et à Limoges - Cognac 2000 - je note ces références topographiques qui me sont très chères) s'imposa d'emblée au public d'après-guerre avec son fin ouvrage humoristique: l'Histoire de France racontée à Juliette (Presses Pocket, 1954). Selon l'éditeur, ce livre «a réussi le tour de force d'être à la fois l'un des plus foudroyants succès de librairie d'après-guerre, et de battre tous les records atteints jusqu'à présent par des livres d'histoires».

   La première grande émotion passée, à la suite de la barbarie perpétrée contre Charlie Hebdo et du drame qui s'est déroulé dans un supermarché parisien vendant des produits kasher, il semble que l'émoi intense aille decrescendo. Le débat sur l'étiquette «Je suis Charlie» a changé de cap. On commence maintenant à parler des difficultés qui surgissent du choix stratégique du président qui s'est identifié (c'est-à-dire, qui a identifié la République) à l'hebdomadaire satirique.

   En 1836, une quarantaine d'années après la Révolution, Tocqueville dit : On ne juge pas mieux l'événement de près que de loin. (État social et politique de la France avant et depuis 1789 in Tocqueville, Robert Laffont, 1986, p. 954). Je veux esquisser donc de Tokyo un arrière-plan lointain des crimes atroces commis à Paris. 

   Du double massacre, il est resurgi, soit cause ou effet, deux problématiques séculaires d'Occident: l'islamophobie et l'antisémitisme. Le forum continue, de plus belle et par une recrudescence de fièvre, dans les médias ainsi que sur la Toile, de discuter ces deux tares sociales qui, d'ailleurs, ne datent pas d'hier. Le mécanisme remonte aux origines de la France.

   L'islamophobie, telle qu'elle est actuellement, me semble un phénomène récent, tout au moins après la Révolution qui renouvela l'idée de nationalité et d'individualité. Avant, l'identité nationale était une notion vague et la communication entre populations plutôt amicale qu'hostile: nordiques, celtiques, arabes, méditerranéens, alpins du sud-est, ibériques du sud-ouest ainsi que juifs plus ou moins originaires de l'Orient.

   Le premier choc entre les Francs et les Arabes eut lieu en 732 ou 733 près de Châtellerault, à 30 km au nord de Poitiers. Charles Martel ramassa toutes ses forces pour empêcher les hommes de l'islam de progresser encore vers le nord, alors que, d'après Jean Duché, les Arabes, en investissant la Méditerranée, avaient écrit une page longue d'un siècle dont Poitiers, point final, nous condamnait à l'Europe. (Duché, ibid. vol 1, p. 119). Leur présence en Gaule a précédé de loin la création de l'Europe.

   Après Poitiers, les musulmans n'ont point été tous mis hors de la Gaule. Ceux qui voulaient rester n'avaient qu'à changer de foi. La conversion était plus vite faite que l'acquisition de la langue, nécessité absolue pour l'immigration actuelle. Les croisades européennes contre les musulmans d'Orient au XIe et au XIIe siècle furent autant d'occasions au cours desquelles se sont effectués les échanges de toutes sortes dont l'Occident barbare, largement déficitaire, est donc sorti bénéficiaire.

     Le petit fils de Charles Martel, Charlemagne, s'est installé à Aix-la-Chapelle, vers la fin du VIIIe siècle, [Son palais] était assez vaste pour loger toute sa cour, y compris le quartier réservé aux Juifs, qu'il protégeait tout particulièrement parce qu'ils demeuraient ses meilleurs agents de liaison avec l'Orient (Duché, ibid, p. 122).

   Homme d'humour, Jean Duché me semble surtout à l'aise lorsqu'il décrit les hommes avant la Révolution. La France ancienne cesse, sous sa plume, d'être la période ingrate et injuste qu'elle aurait été sans doute. On voit qu'il se plaît à décrire l'harmonie des hommes, des talents, des peuples et des langues. D'humour de bon aloi, il n'est jamais insolent ni arrogant dans sa description. Sa modestie est aux antipodes de superbia, l'insolence, vertu des hommes modernes et premier vice condamnable dans la société ancienne. Le système de valeurs des temps anciens n'était pas celui de la Révolution.

   La Révolution a accéléré à l'excès le cours lent mais normal du progrès. Tout ce que la Révolution a fait se fût fait, je n'en doute pas, sans elle; elle n'a été qu'un procédé violent et rapide à l'aide duquel on a adapté l'état politique à l'état social, les faits aux idées et les lois aux mœurs (Tocqueville, ibid. p. 946). (À suivre). 

   «À la suite d'une polémique suscitée par un essai qui prétendait nier l'importance des traductions arabes dans la transmission des savoirs hérités de l'antiquité, un ouvrage assez récent est revenu sur les échanges durables qui ont eu lieu durant tout le Moyen Âge entre chrétiens et musulmans. Une recension de ce livre est disponible en ligne, et permet de faire le point sur ces questions» (Clément Lévy).