Philologie d'Orient et d'Occident (255)
                                    Le 26/11/2013,     Tokyo    K.

Matsuura, Mamiya et Nicolas Trigault (1577-1628)

Le Nord du Japon chrétien

Le nord-est contre l'empire (11)      Le Tôhoku (27)

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Grenades par Misao Wada

 

   On a vu dans le billet précédent, que, grâce à ses deux prédécesseurs: Inô Tadataka (1745-1818) qui établit la carte quasi complète du pays et Mamiya Rinzô (1775-1844) qui découvrit que Sakhaline est une île séparée du continent asiatique, Matsuura Takeshirô (1818-1888) devait être conscient de ce qu'était l'ensemble de Yezo (Hokkaidô actuel), qu'il s'agissait d'une grande île et non pas d'une péninsule reliée avec le continent asiatique. Mamiya savait que le Yezo était séparé de Sakhaline par un large détroit qu'on appellerait plus tard de Sôya.

   Le détroit de Sôya est connu en Europe comme celui de La Pérouse. Le navigateur français, Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse (1741-1788, né à Albi, où devait plus tard voir le jour Pierre Naert, aïnologue un peu désaxé, qui se disait né sous son étoile [cf. billets 188197]), tenta en vain, après la découverte en 1787 du détroit qui sépare le Yezo et Sakhaline, de percer du sud au nord l'isthme qu'on appellerait plus tard le détroit de Mamiya. On signala sa disparition (naufrage?) dans le Pacifique en 1788.

    Au XVIIIe siècle, nombre d'européens venaient autour du Japon, fermé aux étrangers. Le comte de la Pérouse était un des Français qui essayaient d'accéder au pays par le nord. Le jésuite Charlevoix (François-Xavier de, 1682-1761), missionnaire français résidant au Canada, tenta un accès par le nord du continent d'Amérique.

   Nicolas Trigault (1577-1628) fut un des rares européens qui laissa une description du nord du Japon du XVIIe siècle, du point de vue d'un missionnaire catholique. Son ouvrage en cinq volumes intitulé Les Triomphes Chrétiens des Martyrs du Japon (1624), relate longuement la persécution subie par les premiers chrétiens au Japon du début du XVIIe siècle.

   L'auteur, jésuite sinologue, en voyage permanent entre trois pôles du vieux monde, Chine (Macao), Inde (Goa) et France, n'a jamais pu venir au Japon. Ses écrits sur les martyrs chrétiens au Japon ne sont donc pas issus des expériences vécues par l'auteur mais des communications orales fournies par les marchands chinois, hollandais ou portugais qui pouvaient, bien que dans des conditions difficiles, commercer avec le Japon. Leurs informations étaient enrichies par des lettres venues de coreligionnaires répartis un peu partout. La société de Jésus était une véritable agence de renseignements de l'époque.

   Le Bakufu (gouvernement japonais de l'époque), devenu de plus en plus méfiant à l'égard du prosélytisme catholique, donc de moins en moins tolérant envers les néophytes, commençait à les persécuter ou les bannissait à l'étranger. Mais on découvre que le nord du Japon, Tôhoku, était classé dans la catégorie des pays étrangers.

   En effet, vers la fin du 5e volume, l'auteur relate qu'un Père, s'étant rendu aux confins nord du pays: Dewa et Tsugaru, a vu «les Chrétiens qui y étaient bannis pour la Foi» (p. 101, texte à paraître prochainement à Limoges, présenté par Florence Levet, avec l'autorisation de Mgr l'Évêque, de la traduction du texte latin original effectuée par les Pères Jésuites [et probablement par le père Trigault lui-même], et publiée dès 1624. Le texte du volume de Trigault est conservé dans les archives de l'Evêché de Limoges). Dewa est le département actuel d'Akita, Tsugaru, celui d'Aomori. Tous les deux se situent à l'extrémité nord du Tôhoku.

   Toujours selon lui, «le même Père passa par mer au Royaume d'Yezo, le plus Septentrional du Japon, et qui n'est éloigné de ces deux autres (Dewa et Tsugaru, N.D.A) que de trois lieues seulement. Jamais pas un des Pères n'y avait mis le pied, et dit-on qu'assez proche de là il y a une Province qui est bien sujette à l'Empereur du Japon (...) Il y a une ville en celle-ci qu'on appelle Matsumae fort marchande, où le Père trouva quelques Chrétiens, desquels il apprit que c'était une péninsule, qui touche d'un côté les Scythes ou Tartares, (...) que le peuple y adore le Soleil et la Lune, qu'il est de couleur blanche, et belliqueux, d'assez bon esprit, qu'ils n'ont ni Idoles, ni Bonzes, ni cérémonies, ni sectes aucunes qui les divisent, tellement qu'il y a espérance que la semence de l'Évangile, y étant jetée, y fera grand fruit.» (ibid.).

   On voit pourquoi le détroit de Mamiya était appelé de Tartares. Matsuura, plus de deux siècles plus tard, ne dit mot de ces chrétiens du nord.  (À suivre).