Philologie d'Orient et d'Occident (119)
                   Le 05/04/2011, Tokyo       k.
Vivre dans les Pyrénées (1)
       Le gascon moderne (9)


     C'est à Poitiers en 1966 que je me suis initié lors du cours de M. Pierre Bec (cf. billets 116 et 118), alors professeur à la Faculté des Lettres de Poitiers, au gascon, langue des Pyrénées. Dans son séminaire de langues occitanes en 1967 j'ai rencontré pour la première fois Jean-Pierre Levet, éminent helléniste, comparatiste, agrégé de Grammaire, alors étudiant en lettres, avec qui je ne cesse, depuis, d'être en contact. Ces deux rencontres m'ont orienté définitivement non pas vers la linguistique moderne mais vers la philologie classique.
     Sans l'assistance de Jean-Pierre Levet, notre cercle de lecture homérique (cf. billet 48) n'aurait pas abouti. Nous avons mis 27 ans à finir la lecture des deux œuvres d'Homère, dans l'édition d'Alexis Pierron. La lecture a commencé en avril 1983 et s'est terminée en décembre 2009.
     Deux lectures : celle, personnelle, du roman de Proust en 1967 pendant mon premier séjour en France et celle, collective, d'Homère entamée à Tokyo, assistée et enrichie des leçons données par Jean-Pierre Levet, en visite au Japon, au moment où nous nous attaquions au chant 9 de l'Iliade, sont de grandes sources de joie de ma vie. Il s'y en ajoute une troisième : celle de l'enseignement de M. Pierre Bec.


    Mon séjour relativement court ne m'a pas permis d'approfondir l'étude de la langue pyrénéenne. Après mon retour au Japon, cependant, je ne cessais d'y réfléchir, de m'amuser à construire quelques phrases en gascon. Tant le souvenir de mon maître était fort. J'ai osé même inventer pour le public japonais un petit manuel du gascon moderne, avec lequel j'ai enseigné la langue dans ma Faculté !


     Voici le texte de la quatorzième leçon du manuel : (Remarquez que énonciatif)


     - Vosauts qu'ac sabètz, que soi agricultor. Que tribalhi la tèrra dab Joan, lo men hilh ainat. Que hèm la vinha qui avèvan plantada los vièlhs nòstes. Que possedishi tanben bèras crabas entà lèit e hromatge. Qu'ei Joan qui hè las crabas.
     (- Vous autres, vous le savez, je suis agriculteur. Je travaille aux champs avec Jean, mon fils aîné. Nous faisons la vigne qu'avaient plantée nos vieux. Je possède aussi quelques chèvres pour lait et fromage. C'est Jean qui fait les chèvres.)


     Au ras deu nòste ostau, qu'avem duas bòrdas qui'ns serveishen de cavas. Madiran e Bazillac que son prèp de nòste. Lo vin nòste n'ei pas autan coneishut coma los deu nòrd : los vins deu Medòc, de Bordèu o de Sant-Emilion. Mès los negociants en vin de Tolosa o de Bordèu qu'ns viénen soent crompar lo vin nòste tà corsar lo lor.
     (Près de notre maison, nous avons deux « bordas » qui nous servent de caves. Madiran et Bazillac [vignobles réputés, dans les Hautes-Pyrénées] sont près de nous. Notre vin n'est pas aussi réputé que ceux du nord : les vins de Médoc, de Bordeaux ou de Saint-Émilion. Mais les négociants en vin de Toulouse ou de Bordeaux viennent souvent nous acheter le vin pour corser le leur.)


     Desempuish quauquas annadas, que'vs èi dit, los Francés que's son pro acostumats aus bévers estrangèrs, subertot au whiski e a la bièra. L'importacion d'aqueths bévers que risca de cambiar totalament las abituds alimentàrias deus Francès. Qu'ei çò qui'ns chepica uei. Los monsurs e las damas de Paris, aimadors d'aqueths bévers, qu'ignòran las nòstas condicions agricòlas. Que pensi que'ns cau agir davant que sia complèt lo cambiament. Mès qué vam har ? 
     (Depuis quelques années, je vous ai dit, les Français sont trop habitués aux boissons étrangères, surtout au whisky et à la bière. L'importation de ces boissons risque de changer totalement les habitudes alimentaires des Français. C'est ce qui nous inquiète aujourd'hui. Les messieurs et les dames de Paris, amateurs de ces boissons, ignorent nos conditions agricoles. Je pense qu'il nous faut agir avant que soit complet le changement. Mais qu'allons-nous faire ?)  (Lo Gascon mòderne, Tokyo, Daigaku-shorin, 1988, p. 143).  (À suivre)