Philologie d'Orient et d'Occident (118)
                   Le 30/03/2011, Tokyo       K.

Deux amateurs de musique
Paul Anouilh et Pierre Bec
 Le gascon moderne (8)
  
    

     En ce temps où l'on est connecté à Internet, les nouvelles des cataclysmes se répandent aussitôt dans le monde. Des courriels que j'ai reçus depuis le 11 mars 2011, nombreux sont ceux des amis que j'ai eus en France. Quand on est loin du lieu sinistré, on imagine difficilement ce qui s'y passe. Il est naturel qu'on se fasse du souci. Plusieurs me conseillent de quitter l'archipel nippon pour venir en France, terre d'accueil. Mais je ne peux abandonner mes compatriotes qui donnent leur vie pour maîtriser la situation. Je suis sûr qu'ils y réussiront.


     D'après les informations, les trois quarts des Français résidant au Japon auraient quitté le Japon sinistré. Il en aurait été de même pendant la guerre nippo-américaine (1941-1945), bien que leur nombre fût beaucoup moindre qu'actuellement. Père Paul Anouilh (billets 66 et 117) serait un cas exceptionnel. Le poète Nishiwaki chante :
     « Au début de la guerre, je me suis dit : Il serait maintenant rentré dans son pays natal. Au pied des Pyrénées, parmi les paysans buvant du vin de gourde à la régalade […] Ces pensées étaient vaines. Car à aucun moment de la guerre il n'a quitté le Japon. » (Si, dans le jardin, sont écloses les violettes. Les Fables Modernes, 1953. cf. billet 66)


     Le souvenir de sa présence au Japon en des temps difficiles pendant et après la guerre nous réconforte maintenant. Il a fini sa vie à Tokyo au débu des années 1980 (1983, au mois de septembre). De grandes obsèques ont été organisées à la cathédrale Sékiguchi-Daïmachi (arr. Méguro, Tokyo).
    Mon deuxième long séjour en France a commencé en 1986, à partir du début avril. Or, l'accident nucléaire de Tchernobyl a eu lieu juste après mon arrivée. Je me souviens qu'à cette époque, l'alerte était de loin plus criarde au Japon qu'en France, alors que notre pays se situe beaucoup plus loin que la France de l'Ukraine. L'autorité sur place veut minimiser la gravité, tandis que les pays éloignés, renseignés objectivement, sont plus alarmistes.

     Qu'y a-t-il de commun entre Paul Anouilh (originaire du pays de Gabriel Fauré, Pamiers, Arriège) et Pierre Bec (du même pays, cf. billet 116), tous les deux originaires des Pyrénées ? Leur taille, pour commencer : ils ne sont pas grands. Le Père était plutôt trapu, le professeur costaud, vigoureux. Tous les deux marchent lentement, à grands pas : allure césarienne. Ce qu'ils avaient de commun, c'était la voix, belle et claire, qui porte loin. C'était un vrai plaisir de les entendre parler. Père Anouilh dirigeait un groupe choral à l'université Gakushû-in. Le professeur Bec captivait de sa belle voix un grand amphi de la Faculté des lettres de Poitiers.


     En 1993, au mois de juin, je suis venu participer, de Poitiers où je séjournais alors, au festival annuel du félibrige à Sceaux. On m'a demandé de dire quelques mots, en tant que soci (= sociétaire) étranger. J'y ai parlé de Père Anouilh. Après cette petite allocution, j'ai vu se rassembler devant moi cinq ou six dames en beau costume pyrénéen. Voici ce qu'elles m'ont chanté en chœur : une chanson gasconne avec laquelle Père Anouilh nous égayait à l'Athénée français de Tokyo.
     (Les dames m'ont laissé ces paroles de Ch. Darrichon)


                  Bèt cèu de Pau                                  (traduction en français : k.)
Bèt cèu de Pau, quoan te tournarèy béde ?       Beau ciel de Pau, quand te reverrai-je ?
Qu'èy tant soufert despuch qui t'èy quitat         J'ai beaucoup souffert depuis que je t'ai

                                                                     quitté:
Si-m cau mouri chens de-t poudé rebéde          S'il me faut mourir sans pouvoir te

                                                                     revoir
Adiu, bèt cèu, t'aurèy plâ regretat                    Adieu, beau ciel, je t'aurais bien

                                                                     regretté
Qu'auri boulut, Béarn, canta ta gloère,             J'aurais voulu, Béarn, chanter ta

                                                                     gloire
Mes ne pouch pas, car que soy trop malau ...    Mais je ne puis, car je suis trop

                                                                     malade...
Moun Diu, moun Diu ! dechat-me béde encoère Mon dieu, mon dieu, laisse-moi voir

                                                                     encore
                 Lou cèu de Pau  !                                            Le ciel de Pau !  

 
(Pause)