Philologie d'Orient et d'Occident (117)
                   Le 29/03/2011, Tokyo       K.


Paul Anouilh et la panne d'électricité
       Le gascon moderne (7)

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Paul Anouilh (1964, à l'Athénée Français de Tokyo) Photo par K.

  
     Dans le billet 66, j'ai mentionné brièvement un religieux français d'origine pyrénéenne, Paul Anouilh (1909-1983), qui était en mission apostolique à Tokyo depuis bien avant la seconde guerre mondiale. Homme simple, de grande affection et de piété, pipe à la main, enseignant de langues classiques dans plusieurs établissements du Japon, c'était un homme du type que la plupart des Japonais d'avant la guerre aimaient voir pour un Français. Maintenant décédé, ce saint homme continue de vivre dans ma mémoire. J'ignorais, quand j'étais jeune, qu'il était en grande amitié avec le poète Nishiwaki Junzaburô (1894-1982 cf. billets 47-66).


     Je ne peux imaginer sans être ému qu'il avait traversé, bien décidé à ne pas quitter le pays, les années terribles de la seconde guerre mondiale. Le 10 mars 1945, les immeubles de la capitale ont été incendiés par un milliers de bombes au napalm larguées par une centaine de bombardiers américains B29. Résultat : la ville détruite, rasée, avec plus de cent mille morts brûlés, chiffre comparable à celui des victimes irradiées d'une seule bombe à Hiroshima le 6 août. La capitale ne mérita plus un nouveau bombardement.
     À partir du 10 mars commença l'exode massif des écoliers de Tokyo vers la campagne lointaine et mal éclairée. Il se peut que Père Anouilh, résidant dans un monastère de la banlieue nord-ouest (Nerima) de Tokyo, se fût déplacé hors de Tokyo. Mon émotion provient de ce qu'il a passé, avec les Japonais survivants (il y aurait eu huit cent mille victimes civiles), au moins cinq années difficiles qui ont suivi la fin de guerre. Que de misères il y aurait subi !

     La première phase du cataclysme survenu il y a quinze jours dans le nord-est de notre pays pourra être en partie comparable par sa brutalité et son ampleur à la dernière année de la seconde guerre mondiale. Pour la phase nucléaire, la portée encore mal connue du sinistre pourra être plus grave et étendue. 
     La radio NHK a rendu public ce matin (le 25 mars) un sondage effectué, après la catastrophe, sur l'éventualité de continuer à produire de l'électricité dans des centrales nucléaires sur notre sol, auprès d'environ cinq cents réfugiés originaires des alentours des centrales de Fukushima. Le résultat m'a sidéré : 53 % pour, 47 % contre.


     Ce sondage m'a doublement ahuri, d'abord, parce que j'ai cru y discerner une volonté acharnée de la NHK pour la continuité de la politique nucléaire suivie depuis plus de quarante ans. En général, le résultat des sondages d'opinion varie suivant l'intention préconçue des sondeurs. Par ce résultat légèrement en faveur des pro-nucléaires (impensable !), on se rend compte que la NHK veut ramener l'opinion publique, malgré l'opposition subitement réveillée et grandissante, vers la poursuite de grandes lignes depuis longtemps tracées. La publication au compte-gouttes et souvent contradictoire des nouvelles de contamination des légumes, du lait et de l'eau potable, en témoigne. Elle veut ainsi masquer les faits et en minimiser la gravité !


     Le deuxième sujet de mon ahurissement, c'est qu'il y aurait, même à ce stade de débandade, un nombre considérable des gens ou des villes qui veulent encore attirer chez eux les centrales nucléaires. En effet, pour installer une centrale à proximité des eaux abondantes, il faut un accord formel des villes ou des villages riverains concernés. L'accord était souvent extorqué en échange de subventions de l'État ou des compagnies d'électricité, disproportionnées par rapport à un petit budget communal. Les citadins, vrais payeurs de subventions, achetaient de l'électricité produite aux dépens des riverains.


     Ce mode d'exploitation ressortit à l'esprit du gain dont on a parlé dans le billet 114. La Compagnie d'électricité généralise dans toute sa zone de responsabilité un régime de coupures alternées, alors que sa contradiction la plus cuisante est que pour bien faire mourir ses centrales endommagées, il faut les réanimer! Ces difficultés surmontées, il faudra savoir vivre avec moins d'énergie, se passer de distributeur automatique et de supermarché inutilement éclairé, ouvert toute la nuit. (À suivre)