Philologie d'Orient et d'Occident (116)
                    Le 23/03/2011, Tokyo       K.


                                            Louis Alibert et Pierre Bec
                                               Le gascon moderne (7)
 
                                  Mots gascons   éléments latins  éléments basques
Mots d'usage habituel   560 (100 %)      306 (55 %)         186 (33 %)
Mots rares et typiques  351 (100 %)        61 (17 %)           10   (3 %)

   Aucune conclusion concrète ne peut se déduire de ces chiffres. Il peut y avoir des erreurs de calcul ou, plus graves, celles qui procèdent de ma méthode. Que le lecteur m'excuse d'erreurs possibles d'interprétation de l'Index lexical de Rohlfs (billet 111) ! 
  
   Dans les statistiques établies à partir des données du vocabulaire de mots rares et typiques du gascon (Le Gascon, études de philologie pyrénéenne, 1970, § 419, p. 101-115), la part réservée aux éléments latins (17 %) et basques (3 %) est loin d'être énorme. Les éléments gaulois ou germaniques sont infimes dans la constitution du gascon. Alors de quelle provenance sont les 80 % des mots restant ?

   Pour rendre compte de l'originalité de la langue gasconne, Rohlfs avance dans la préface de son livre trois raisons :
   1) la situation géographique qui fit suivre à l'ancienne Aquitaine une évolution « tout à fait originale » (op. cit., p. 2). César en fit mention jadis dans sa Guerre des Gaules (cf. billet 108).
   2) la corrélation « surprenante » (ibid.) entre le gascon et les idiomes de l'Espagne du Nord (aragonais, catalan). On en a déjà parlé dans le billet 115.

   La troisième remarque du professeur de Munich sur l'originalité gasconne : « L'influence de l'ancienne langue préromane de type hispanique ou euskarien [basque] se manifeste non seulement dans un nombre considérable des survivances lexicales, mais encore, et très nettement, dans des tendances de prononciation. » (ibid.).
   Tout à fait conscient de l'importance des éléments préromans, il fut très réservé sur leur rôle dans la langue gasconne. Dans le vocabulaire des mots classés comme typiquement gascons, il n'y a que 3 % d'éléments perméables au basque et 1 % au gaulois. Moins d'un pour cent au germanique (gothique, parler des Francs).

   Le Dictionnaire occitan-français (Toulouse, Institut d'études occitanes, 1966) de Louis Alibert (1884-1959) fut publié en 1966. C'est l'année où je me suis rendu pour la première fois en France à Poitiers pour travailler, sans le savoir, auprès de celui qui avait coopéré à la compilation des manuscrits laissés par Alibert en vue de la publication du Dictionnaire. Pierre Bec (cf. billet 112) est quelqu'un d'impressionnant, de très humain. Orateur à la voix claire et grand amateur de la musique.

   Les auteurs de l'article de Wikipédia qui est consacré à Alibert affirment que son Dictionnaire serait « d'une qualité inférieure » à sa Grammatica Occitana (1935-1937, rééditée en 1976). Les faiseurs de cette note n'ont certainement lu ni sa Grammatica ni son Dictionnaire qui sont tous les deux d'une qualité exceptionnelle. Celui-ci fut édité (1966) en deux formats, l'un avec une belle reliure en toile rouge, l'autre en reliure simple, avec dédicace à sa femme.
   Le Dictionnaire occitan-français d'Alibert est riche en notes étymologiques. La zone lexicographique d'Alibert se situe à l'est de la Gascogne, dans le Languedoc et en Provence. Le Dictionnaire est doté de données lexicales dont l'aire gasconne n'est qu'à peine pourvue : du vocabulaire grec. La côte méditerranéenne, fréquentée depuis très tôt par les marchands grecs, est parsemée de toponymes tels que : Agde (agathê "bonne chance"), Antibes (antipolis "ville opposée"), Nice (nikê "victoire") et de mots d'origine grecque. Alors que le Dictionnaire occitan se prive d'idiomes pyrénéens (espagnol, catalan et basque) assimilés par le gascon.

   Le Dictionnaire d'Alibert contient également une quantité de mots d'origine gothique, gauloise ou préceltique. Nombre de mots, à l'initiale g-, y sont d'origine gothique ou franque ( < w-, k-) : ganga "bonheur" (goth. wango), guisa "guise" (franc. wisa), gropa "croupe" (franc. kruppa), etc. Par contre, très peu d'emprunts au basque : gòrra "parures" (basq. gorri "rouge"). 

   Rohlfs n'a pu se servir de ces données lexicales d'Alibert riches en étymologie, mais de celles de Simin Palay (1874-1965), auteur du Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes (publié en 1932-34, réédité au CNRS en 1961). (À suivre)