Philologie d'Orient et d'Occident (108)
                                   Le 23/02/2011, Tokyo       K.

 La Gascogne, lieu de rencontre

 Le gascon moderne (2)

     Comment me suis-je intéressé à une langue des Pyrénées ? Je ne me le rappelle plus exactement. Ce n'est certainement pas Félicie (cf. billet 107) qui m'en a donné l'idée, car j'étais loin de penser, lors de ma première lecture de Proust, qu'un des modèles de Françoise était originaire du Gers ! Ce qui est sûr, c'est que Père Anouilh (cf. billet 66) était un pyrénéen.

     Lycéen, je savais que le premier évangélisateur d'Occident au Japon, François Xavier (1506-1552, Francisco de Javier en espagnol, Frantzisko Xabierkoa en basque), était né dans le pays basque (en Navarre). Il fut l'un des six premiers compagnons d'Ignace de Loyola, et participa, en 1534 à Montmartre, à la fondation de la Compagnie de Jésus. Père Anouilh était en mission apostolique sur notre sol, envoyé de la Société des Missions étrangères de Paris, établie plus de cent ans après la Compagnie de Jésus. Le religieux français dont le pays n'était pas si éloigné de celui du premier missionnaire au Japon était venu pour y finir ses jours.

     Le pays basque s'étend de part et d'autre de l'Espagne et de la France.

     Il y avait à l'époque, sur les origines de la langue japonaise, l'hypothèse basque. Ce fait me donna davantage d'intérêt pour cette région de France. L'ordre des mots, surtout, met en évidence d'étonnantes ressemblances entre les deux langues.
     Il est communément admis que le basque n'est pas une langue indo-européenne mais caucasienne, voire, asiatique. Voici ce que dit Michel Morvan, dans son excellent livre : Les Origines linguistiques du basque (Presses universitaires de Bordeaux, 1996) :

[...] certains linguistes avaient englobé le basque, le caucasien et le paléo-sibérien ou le paléo-asiatique dans une seule grande super-famille supposée (...). La recherche de ces super-familles, très intéressante, est en même temps un obstacle à l'apparentement du basque avec une « famille » précise. [...]. Le proto-basque peut être si ancien qu'il se situe, pourquoi pas, à une époque où ouralo-altaïque et caucasien étaient encore à peine distincts, appartenant à une seule « super-famille ». (p. 77).

     Pourquoi je m'attarde tant, avant de parler de la langue gasconne, sur le basque ? Le mot espagnol qui désigne gascon est gascón, emprunt évident au français. Or, le mot français gascon vient de l'espagnol vasco, qui veut dire basque. Ce qui signifie que gascon (cas régime) était étymologiquement basque (cas sujet). La Gascogne était Vasconia, pays des Vascons, c'est-à-dire, des Basques. Le pays des Vascons aurait été beaucoup plus étendu qu'actuellement.   

Gallos ab Aquitanis Garumna flumen (...) dividit. (Le fleuve Garonne sépare les Gaulois des Aquitains.)

    Cette phrase de César se trouve à l'incipit de sa Guerre des Gaules. Si ces Aquitains avaient été éthniquement différents des Gaulois (Celtes) comme l'insinua César, ils auraient pu être des Basques. Ils occupaient toute l'Aquitaine au lieu des corridors actuels français-espagnols.

     Tant en espagnol qu'en occitan, b et v se prononcent pratiquement de la même façon. Le mot vaca [bako] « vache » dans le Dictionnaire occitan-francais de Louis Alibert (Institut d'Études Occitanes, Toulouse, 1966) est représenté par baque [bakε] dans le Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes de Simin Palay (CRNS, 1961). La différence est de taille entre vaca et baque. Mais il s'agit simplement de la divergence de principes de transcription phonétique. Les deux prononciations ([bako] et [bakε]) s'écartent de peu, accentuées sur ba- et non pas sur la syllabe finale.

     Alors que je n'ai longtemps eu qu'une vague idée de la langue du midi de la France, je sais maintenant que ce qu'on appelle l'occitan (< oc = oui) se constitue de plusieurs dialectes (dont le gascon) dérivés de l'ancienne langue communément utilisée par les troubadours.
     Au Moyen âge, la langue du midi, née du latin abâtardi, se présentait à peu près sous les mêmes aspects dans la plus grande partie du sud de France. Comme le soulignait Jules Ronjat (cf. billet 85), la communication mutuelle était bien possible entre utilisateurs de ces dialectes qui se distinguaient nettement de la langue du nord. La langue gasconne a pour particularité d'avoir eu le basque comme substrat.   (À suivre)