Philologie d'Orient et d'Occident (107)
                       Le 22/02/2011, Tokyo        K.      

Repenser Félicie, une méridionale   

  Le gascon moderne (1) Proust (39)
                     

     Félicie est le nom d'une des cuisinières en service chez Proust dès la plus tendre enfance de l'auteur d'À la recherche (cf. billets 80 et 84). Voici un témoignage de Céleste Albaret, gouvernante chez Proust dès 1913 (l'année de la publication de Du côté de chez Swann) jusqu'à sa mort en 1922 :

Avant le ménage Cottin, il y avait eu Félicie, la vieille servante de la famille ; si elle n'avait pas vu naître M. Proust et son frère, Robert [né en 1873], c'était tout comme. (Monsieur Proust, Robert Laffont, 1973, p. 25).

     Après Félicie et avant Céleste Albaret, il y eut Nicolas Cottin, valet de chambre, au service des Proust dès l'époque de ses parents qu'il avait quittés un moment et chez qui il était retourné marié avec Céline. Cette dernière aurait été originaire de la banlieue de Paris (ibid., p. 33).
     L'installation de Céline comme servante chez Proust vers 1907 (ibid., p.26) était l'occasion du départ en retraite de Félicie (ibid., p. 25) pour son pays natal, le Gers, en Gascogne. Le ménage Cottin finit par quitter définitivement Proust peu après l'entrée en service de Céleste en 1913. Les parents Proust étaient déjà décédés : son père en 1903, sa mère en 1905. Proust se mettait à travailler seul.

     Après la naissance de Marcel, la famille Proust fit quatre grands déménagements dans Paris, dans le même 8e arrondissement, sauf le dernier, qui conduisit l'écrivain dans le 16e, 44, rue Hamelin, où il est mort. Proust a donc vécu au 9, boulevard Malesherbes (1873-1900) ; 45, rue de Courcelles (1900-1906) ; 102, boulevard Haussmann (1906-1919) et 44, rue Hamelin (1919-1922).

     Félicie a ainsi connu au moins les deux premières habitations de l'auteur. Elle est le modèle principal de la vieille cuisinière Françoise de Combray. Le Narrateur se dit « qu'il y avait en elle [Françoise] un passé français très ancien, noble et mal compris », [...] (À la recherche du temps perdu, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1954, t. 1, p. 29). On peut deviner aussi que c'est dans l'appartement du boulevard Malesherbes que, chez Proust, l'éclairage est passé des lampes Carcel (à huile) à l'électricité (cf. billet 104). C'est la période de formation de Proust le grand romancier.

      Le Narrateur d'À la recherche observait avec la plus grande curiosité le langage de deux personnages : Mme de Guermantes et Françoise.    

Ce n'est pas dans les froids pastiches des écrivains d'aujourd'hui qui disent au fait (pour en réalité), singulièrement (pour en particulier), étonné (pour frappé de stupeur), etc., etc., qu'on retrouve le vieux langage et la vraie prononciation des mots, mais en causant avec une Mme de Guermantes ou une Françoise. J'avais appris de la deuxième, dès l'âge de cinq ans, qu'on ne dit pas le Tarn, mais le Tar, pas le Béarn, mais le Béar. (ibid., t. 3, p. 34) (cf. billet 84).

     Dans la langue du midi, le mot jorn est jour en français ; Bernat de Ventadorn [bεntadu:(r)], Bernard de Ventadour ; trobador [trubadu:(r)], troubadour. Le n final et parfois le r devant n sont souvent escamotés. Et -o- est -ou-. Calor [kalu] chaleur, calors [kalus] chaleurs. Béarn pouvait être prononcé Béâ:  ; Tarn, :.
    Le gascon fait partie du groupe des langues du midi de France qui représente dans une certaine mesure une étape archaïque du français du nord. C'est pourquoi il y a des points communs entre le langage d'une noble dame et celui d'une vieille cuisinière.

   La vieille Françoise, représentant une vision authentique de la langue française pour le Narrateur, aurait été calquée sur une femme gasconne, originaire du département du Gers [ʒε:s ou ʒεrs]. C'est le pays d'où vient la famille Montesquiou-Fezensac (cf. billet 78) dont un membre était le modèle du baron de Charlus, le plus curieux et pittoresque des personnages proustiens.  (À suivre pour la langue gasconne)