Philologie d'Orient et d'Occident (95)
                              Le 11/O1/2011, Tokyo       K.

             Le chemin de fer et l'onomastique bretonne   
                                       Proust (29)

     Fin septembre 1966, l'auteur du présent article s'est rendu pour la première fois à Poitiers, lieu de son travail, par un train à destination de Hendaye. Le train, parti de la gare d'Austerlitz à une heure vingt-deux de l'après-midi, marqua plusieurs petits arrêts avant Poitiers : à Orléans (où le train commence à longer la Loire), à Blois, à St-Pierre-des-Corps (où on laisse la ville de Tours à droite) et à Châtellerault.  À l'époque, le TGV n'était pas encore en service. 

     Le Héros-Narrateur d'À la recherche, pour aller à Balbec, station d'été de la Manche, devait partir de la gare St Lazare (édifiée en 1837, première en Ile-de-France) par le train d'une heure vingt-deux. Auparavant, renseigné par un Legrandin ou un Swann sur la beauté de la nature et des églises romanes de Balbec, il rêvait :

J'aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d'une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, [...], l'heure de départ : (À la recherche du temps perdu, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1954, t. 1, p. 385).

[...] ce train d'une heure vingt-deux dans lequel j'étais monté tant de fois en imagination, (ibid., p. 388).  [...] ce train de une heure vingt-deux [...] (ibid., p. 647)

     Le premier chemin de fer en France avait été mis en service vers 1830 en France, bien avant la naissance de Proust (1871). Les premiers wagons étaient copiés sur la diligence. « Les voyageurs étaient enfermés à clé au départ ». (Malet-Isaac, Histoire cours complet, 1950, Paris, Hachette, p. 471).

     L'auteur du roman était toujours fasciné par les dernières inventions industrielles : chemin de fer, photographie, lampe électrique, téléphone, phonographe, automobile et enfin aéroplane. Proust était un homme du dix-neuvième siècle. Pour le chemin de fer, lors de son adolescence, le confort était amélioré, le réseau développé, le nombre des Compagnies augmenté.

     Le train du Narrateur pour Balbec « s'arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s'avançait magnifiquement surchargé de noms [...] entre lesquels je ne savais lequel j'aurais préféré, par impossibilité d'en sacrifier aucun. (op .cit., t. 1, p. 386) (cf. billet 1).

     Le  rêve du voyage stimule son imagination onomastique avant qu'il connaisse ces villes.

    À part Balbec, création de l'auteur, les autres toponymes sont réels. Questambert s'écrit actuellement Questembert ; Benodet, Bénodet. L'étymologie de Questambert est inconnue. Dauzat, analysant deux noms de lieux de la Manche, Quettetot et Quettehou, extrait Quette- (Ketill, anthroponyme scandinave).  Éric Vial (cf. billet 93) interprète Quettehou de la même manière. Questambert (Questembert) pourrait être décomposé non pas en Quest + ãbert mais en Questã (= Quette- ?) + -bert. Questambert et Pontorson (pont du petit ours) étaient, pour le Narrateur, « risibles et naïfs ». (ibid., p. 389).

     Benodet (Bénodet) se situe à l'embouchure de l'Odet, une rivière de la côte sud de la Basse Bretagne. Dauzat suppose dans son Dictionnaire étymologique des noms de lieux de France (Larousse, 1963) : ben (br. "pointe") + Odet. Or, le nom Odet, selon le Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France du même auteur (Larousse, 1980), est le diminutif de Odon, Otton, Othon (all. Otto), dont la racine germanique serait Odo « richesse ». Le féminin d'Odet, redevenu vivant comme prénom, est Odette (de Crécy!). Le masculin Odet s'est perdu comme prénom. Mais ses confrères subsistent : Odin comme la divinité scandinave, Odile, comme prénom féminin, Odilon, masculin.

     Odilon Albaret, selon Céleste Albaret (nom de jeune fille, Gineste), gouvernante chez Proust depuis 1913, « servait déjà [avant que je le connaisse] de chauffeur à M. Proust, occasionnellement, à Cabourg (un des modèles de Balbec) sur la côte normande » (Monsieur Proust, 1973, Paris, Lafont, notice pour une photo de la page 96-97). Proust se promenait avec Odilon en automobile dans le Nord-Ouest.   (À suivre)