Philologie d'Orient et d'Occident (86)
                              Le 8/12/2010, Tokyo        K.

                   Les dialectes de France et Proust (20)

     Dans le territoire de France, il y a trois langues qui n'appartiennent pas au groupe des langues romanes : le breton, le basque et l'alsacien. L'auteur d'À la recherche n'a fait aucune allusion à la langue basque. Par contre, après nous avoir fait part de la manière de parler d'un locuteur breton (cf. billet 84), il a ébauché l'alsacien dans la parole du prince de Faffenheim (rhingrave) s'adressant, en vue de rechercher de l'appui en faveur pour sa candidature à l'Institut, à la marquise de Villeparisis (cf. billet 82) dont le salon était une « véritable pépinière d'académiciens. »

Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je n'avais pas songé que, [...], une nationalité a des traits plus forts qu'une caste. [...] le Rhingrave lui dit : « Ponchour, Matame la marquise » avec le même accent qu'un concierge alsacien.  (À la recherche du temps perdu, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade » 1954, t. 2, p. 263).

     Le Narrateur a ainsi appris en quoi, les langues, à l'échelle internationale, différaient des patois domestiques. Il n'imaginait pas qu'il y eût deux France linguistiques, comme le prétendaient les occitanistes (le mot n'existait pas encore) dont, entre autres, Jules Ronjat (cf. billet 85).
     On peut supposer que l'auteur d'À la recherche héritait de l'idée républicaine de la langue française de son arrière-grand-oncle Adolphe Crémieux (cf. billet 72) qui fit du français le meilleur outil de métier.
     Pour la conception de la langue française, Proust semblait être à l'ombre des idées de l'Abbé Grégoire, fervent promoteur de la langue, et d'Adolphe Crémieux, patron d'hommes politiques, artistes ou littéraires de l'époque. La guerre franco-prussienne avait pour conséquence de faire ressentir à certains Français le besoin de l'unité nationale, politique et linguistique.

     Alphonse Daudet (1840-1897), auteur de La Dernière classe, était père de Léon Daudet à qui Proust dédia le premier volume du Côté de Guermantes. Gaston Paris représentait la France dialectale en une tapisserie. (cf. billet 85).

« [les] vaillants et consciencieux explorateurs [qui ont voulu] tracer de l'Océan aux Alpes une ligne de démarcation entre les deux prétendues langues ... ont eu beau restreindre à un minimum les caractères critiques qu'ils assignaient à chacune d'elles, ils n'ont pu empêcher que tantôt l'un tantôt l'autre des traits soi-disant provençaux ne sautât par-dessus la frontière qu'ils élevaient, et réciproquement […] ». Jules Ronjat  Grammaire historique des parlers provençaux modernes (1930-1941) Genève, Slatkine Reprints, 1980, t. 1, Introduction, p. 3.

     Ces tirades de Gaston Paris, critiquées par Ronjat, sont néanmoins un beau condensé de l'image des patois de France décrite par l'auteur d'À la recherche (cf. billet 83). L'idée proustienne des patois s'alignait sur celle de Gaston Paris ou de Gilliéron.

      Le Narrateur ne cessait de puiser dans les patois de France de quoi nourrir ses imaginations sur la formation des Français populaires et aristocrates. Bourgeoise, sa famille était exclue de ces deux classes sociales. Sa conception de la langue française était donc celle de la nouvelle bourgeoisie du XIXe siècle, foncièrement républicaine. D'une autre France que la France où son arrière-grand-oncle maternel juif put exercer la profession d'avocat avec la nationalité française, il n'avait pas une idée vécue. Il en avait encore moins pour la France de l'ancien régime.

     Le salon le plus fréquenté par le Narrateur n'était pas celui d'une ancienne aristocrate mais « le petit noyau » des Verdurin, nouveaux bourgeois. Le Narrateur décrit le comportement ridicule de M. Verdurin, bourgeois citadin du XIXe siècle.

« — Non, dit M. Verdurin, puisque l'autre est plus élevé en grade (voulant dire que M. de Cambremer était marquis), M. de Charlus est en somme son inférieur [parce qu'il n'est que baron]. — Hé bien je le mettrai à côté de la princesse. » Et Mme Verdurin présenta à M. de Charlus Mme Sherbatoff ; ils s'inclinèrent en silence tous deux, de l'air d'en savoir long l'un sur l'autre et de se promettre un mutuel secret (op. cit., t. 2, p. 917).

    Le Narrateur était du côté des Verdurin, ignorants de la véritable hiérarchie nobiliaire. (À suivre)