Philologie d'Orient et d'Occident (66)
                                      Le 29/09/2010, Tokyo     K.

  Boire à la régalade   
Paul Anouilh, homme de l'Agonie dans le jardin
                  Nishiwaki Junzaburô (20) - Epilogue -

 

Un missionnaire français que je vénérais
Habitait dans le séminaire au milieu d'un champs de blé.
Il ressemblait à (l'homme de) l'Agonie dans le jardin du Greco.
Au début de la guerre, je me suis dit :
« Il serait maintenant rentré dans son pays natal,
Au pied des Pyrénées
Parmi les paysans buvant du vin de gourde à la cascade
Il serait à causer avec ses parents.
Comme il faisait à Nerima,
Lirait-il du Horace?
Ces pensées étaient vaines
Car à aucune période de guerre il n'a quitté le Japon.
Un après-midi d'hiver, en passant sur un pont de béton
J'ai rendu visite chez lui.
Je me suis fait introduire dans sa bibliothèque
Pareille à la salle de consultation d'un hôpital
Au fond était accroché un portrait à l'huile d'une belle femme
Aussitôt m'est venue l'idée que c'était un joyeux prêtre
"C'est ma sœur fusillée", fit mon maître
"Allons boire un coup de bierre canadienne", ajouta-t-il.  -
(Si, dans le jardin, sont écloses les violettes. La Fable moderne 1953)

     C'est un extrait traduit d'un morceau poétique de soixante-six vers. Nishiwaki a employé ici une formule imagée : taki-nomi « boire à la cascade » pour « boire à la régalade », expression qu'il venait d'apprendre dans ses entretiens avec le Révérend Père.
     Le nom de ce missionnaire français, qui est resté la guerre durant au Japon, a été donné dans un autre morceau intitulé : Une Conversation champêtre dans le même recueil. Il y reprend le même thème que L'homme de l'Agonie dans le jardin du Greco.

Cette année aussi l'été est passé.
Comment va Monsieur Anouilh
Au visage qu'aurait aimé dessiner El Greco.
Un coup d'œil sur l'Agonie dans le jardin me l'a rappelé
Il serait maintenant au pied des Pyrénées
Parmi les paysans buvant du vin de gourde à la cascade
En train de causer avec ses parents
Devant un verre, lirait-il
Un peu d'Horace
Comme au temps de Nerima ?

       Dans mes années d'apprentissage de français, j'ai suivi de 1961 en 1966 les cours de français d'un missionnaire quinquagénaire, du nom de Paul Anouilh (✝ le 22 / 09, 1983), qui enseignait alors la langue à l'Athénée Français et à l'Institut franco-japonais de Tokyo. Egalement lecteur de français et des langues classiques à Keio où il aurait eu comme élève-collègue Nishiwaki Junzaburô, il était un envoyé en Extrême-Orient de la société des Missions étrangères de Paris. Jeune, il aurait certes ressemblé à l'homme dans l'Agonie dans le jardin du Greco. Il avait, aux premières années de 1960, des cheveux courts et grisonnants. Nous, une dizaine d'élèves, formions un petit groupe autour de lui. C'était avant et après les Jeux Olympiques de Tokyo.

     Il m'a semblé en effet l'entendre parler du drame survenu à sa petite sœur lequel aurait motivé sa carrière apostolique. Originaire d'un village près de Montréjeau*, Haute-Garonne, il avait une voix sans pareille, claire, chaleureuse, pyrénéenne. Grand amateur des chants grégoriens, il dirigeait une chorale à Gakushuïn. Lo beth cèu de Pau « Le beau ciel de Pau » (cf. billet 49) est une phrase de rengaine d'une chanson en gascon avec laquelle il réjouissait souvent la compagnie.

     Nishiwaki Junzaburô, né en 1894, était de plus de dix ans l'aîné du Révérend père Anouilh, dont j'ignore la date d'arrivée au Japon. Le père Anouilh avait souffert des misères de la guerre avec les Japonais, ce qui aurait sans doute touché Nishiwaki.

     Le professeur Niikura m'a appris un de ces derniers jours au téléphone que Nishiwaki s'attachait plus, sur le tard, à ses manuscrits de la comparaison gréco-chinoise qu'à ses travaux poétiques antérieurs. A chaque signe avant-coureur du séisme, il aurait fait dégringoler dans l'escalier ses sacs de coton contenant des manuscrits pour qu'ils soient sauvés plus tôt que lui-même. Il m'est agréable de constater enfin que le grand poète Nishiwaki et moi, nous étions condisciples du même maître français.

     Dans une carte postale qui m'était adressée (le 22 mai 2011), le professeur Niïkura a noté que Paul Anouilh enseigna le latin, d'octobre 1942 en septembre 1946, à l'école de langues Keio dirigée par Nishiwaki Junzaburô. (Fin pour Nishiwaki Junzaburô)

     * Le roman de Mlle Den Masako (Koï-no kûtchû-rôkaku « Les Châteaux en Espagne d'amour », Tokyo, Kindai-bungei-sha, 1998) renseigne sur le véritable pays natal du Père Anouilh. Il n'était pas de Montréjeau mais de Pamiers (Arriège). (Le 29 / 06, 2011)