Philologie d'Orient et d'Occident (62)
                                   Le 15/09/2010, Tokyo     K.

  L'étymologie d'Ἀγαμέμνων par Saussure
             et le critère de comparaison de Nishiwaki (16)

     Après avoir obtenu en 1880 à Leipzig summa cum laude son doctorat pour sa dissertation : De l'emploi absolu du génitif en sanskrit, Saussure s'installe à Paris, comme maître de conférence à la chaire de son maître Michel Bréal à l'Ecole pratique des Hautes Etudes dont ce dernier était un des fondateurs. Depuis, Saussure ne produit plus que de petits écrits parmi lesquels il y a une idée sur l'étymologie du nom du héros homérique Agamemnon qu'il a publiée en 1881 dans les Mémoires de la société de Linguistique IV, bulletin de la société, fondée en 1868 et dirigée par son secrétaire général à vie, Michel Bréal.

    John Chadwick, qui a aidé Ventris à déchiffrer le linéaire B, déclare dans son Monde mycénien (1977), à propos des noms de personnages présents dans les tablettes d'argile : « Manifestement, Homère n'a pas employé de nom du type inconnu de la Grèce mycénienne ». Or, sur la liste des noms mycéniens qui peuvent être exactement parallèles aux héros homériques (Ventris et Chadwick : Documents in Mycenaean Greek, Cambridge UP, pp. 104-105, 1956), manquent Agamemnon, héros achéen et Memnon, héros troyen.

    L'étymologie du nom d'Agamemnon proposée par Saussure est d'une simplicité mathématique :  « il suffit d'admettre que -μέμνων est une transposition de *-μένμων. » (...) « Cette forme MeNMoN obligeait d'articuler deux fois alternativement la nasale labiale et la nasale dentale. Dans cette position, l'n et l'm médiaux étaient sollicités l'un et l'autre d'échanger leurs places pour se rapprocher du son de même organe qui les attirait. » (Mémoires de la société de Linguistique, IV, 1881 p. 432. Cet article est repris dans le Recueil des publications scientifiques de Saussure, Genève, Slatkine Reprints, 1984. p. 403.).

     Cette solution par métathèse et assimilation n'a rien d'extraordinaire. Ce qui est remarquable est que Saussure s'intéressait, dès les débuts de son enseignement en 1881, à l'étymologie des noms propres, qui pourraient pleinement fonctionner sans concept. J'ai montré dans mon premier billet que le nom propre n'avait pas besoin de concept et que, pourvu de sens, sa fonction serait plutôt entravée. Saussure voulait intellectualiser le signe Agamemnon d'après le contexte grec (<*μένμωv < μένω).

      Tout en enseignant dans son Cours (p. 100) : Le principe de l'arbitraire du signe n'est contesté par personne, Saussure conservait la trace du vieux débat politico-philosophique plutôt que linguistique sur la thèse de Cratyle pour qui le signe était de formation « naturelle ». André Chervel dit, à propos du débat sur l'arbitraire du signe au XIXe siècle : « Le développement de la grammaire historique et comparée va situer le problème de l'arbitraire dans un cadre précis : celui de la racine primitive » (Romantisme n° 25-26, 1979).

     Au Japon, pays essentiellement d'idéogrammes, le débat n'aura pas pris cette tournure ni cette ampleur. Car, le signifiant (image acoustique) japonais n'est pas au fond acoustique. L'image est plutôt visuelle. Ce n'est pas un signe mais un gramma (de γράφω "inscrire"). Le gramma a un rapport insécable avec un sens. On voit maintenant pourquoi, en Chine ou au Japon, la notion du phonème à l'occidentale ou à la sanskrite n'a pas été développée (cf. billet 17, billet 19). Le son (ou image du son) n'est qu'un constituant de l'ultime unité sémantique qu'est une syllabe.

     L'enthousiasme de Nishiwaki, sur le tard, pour la comparaison gréco-chinoise m'incite à croire qu'il n'aura certes pas adhéré au principe de l'arbitraire du signe. D'autre part, il aurait hérité quelque chose de la méthodologie de grammaire comparée. Dans une vingtaine de mots grecs qui correspondraient partiellement au mot chinois 発 (hotsu, hatsu, cf. billet 52), il a fait remarquer plusieurs sons qu'il trouverait liés entre deux langues : ka-, -kha-, -khô-, po-, pa-, ba-, pha- phê-, phu-, hê-, ho- qui peuvent tous être ramenés à deux sons primitifs : kh(V)- et ph(V)-, dont ph(V)- peut se lier avec la forme chinoise de haute antiquité : 発 pıuăt [pa(t) à l'origine. cf billet 22]. (A suivre)