Philologie d'Orient et d'Occident (48)
                                      Le 28/07/2010, Tokyo     K.
            
          
  La comparaison du vocabulaire grec-chinois
          -  Nishiwaki Junzaburô, fouilleur des mots (2) -

     Le poète Nishiwaki a laissé à notre Institut de recherches linguistiques plusieurs sacs de coton qui contenaient des milliers de manuscrits (plus de 7500 feuilles remplies de kanji et de mots grecs) concernant ses « investigations comparatives » du vocabulaire d'Orient et d'Occident. On ne savait que faire de ses dons. Car au premier contact, on voyait que leur valeur était plutôt poétique que scientifique. Parmi nos collègues, il n'y avait pas de sinologues-héllenistes suffisamment capables de s'y mesurer.

     Ce fut alors l'occasion d'organiser un cercle de lecture homérique dans l'Institut (cf. Billet 15) pour nous forcer à être en mesure d'évaluer ses manuscrits. Le cercle fut créé à la rentrée l983 (en avril au Japon), l'année qui suivit le décès du poète. L'initiative fut prise par un professeur de littérature japonaise, M. Mitsuta Ikuo. La séance hebdomadaire (mardi matin, ensuite, mercredi matin) fut ouverte au public. Il y eut plus d'une dizaine de participants. On s'attaqua tout d'abord à l'Iliade, 5 vers par jour, et vite on passa à 15 vers, rythme qui perdura plusieurs années. Jean-Pierre Levet vint de France nous donner des leçons en 1988. En 2009, en finissant, on lisait entre 40 et 50 vers par séance.
     Au début, il me fallait trois jours pour préparer une lecture de 15 vers, et maintenant, deux heures suffisent pour 45 vers. Après 27 ans passés pour terminer l'Iliade et l'Odyssée, je commence à me sentir capable d'observer en face, sans complexe, les beaux kanji et les caractères grecs du maître Nishiwaki. On dirait qu'il nous a laissé ses manuscrits pour nous faire ainsi travailler !

     Dans mon bureau, il y avait un sac de coton blanc contenant une partie des manuscrits. Le transfert de ce sac à l'Institut fut effectué après la reliure des volumes (voir Billet 47). Ces manuscrits étaient donc restés, ils avaient échappés au classement. Je me le rappelais de temps en temps. Je savais qu'ils étaient abandonnés à la poussière, privés d'attention et laissées sans référence ni pagination.
    Avec la progression de mon blog (commencé en février, on en est au 48e billet), j'ai cru parfois entendre le murmure des manuscrits entassés, enfouis dans le casier de l'Institut. Je me suis donc décidé à les en sortir, à les numéroter et à tout numériser. Le nouveau membre de notre cercle de lecture Ikuta Yasuo m'a aimablement donné un coup de main pendant trois jours de canicule. C'est tout dernièrement (le 21 juin) que le travail a été terminé. Les manuscrits sont maintenant dans l'ordinateur, vont être à la disposition du public. Il y avait 1270 feuillets, de formes et de présentations inégales, mais leur nombre doit être légitiment ajouté à celui de plus de 7000 feuillets (ceux de cahiers compris) déjà reliés. Le poète Nishiwaki avait laissé plus de 8000 feuilles où l'on pourrait déceler la source de sa poésie.

    Sa méthode consiste à choisir quelques kanji à prononciation connue. Il ne part jamais d'idées mais de sons. Je me permets de présenter quelques exemples de ses "investigations".

    Feuillet 345 (sur 1270): citant le vieux kanji de 觀 [kuan] "voir", il a voulu expliquer la similitude phonique entre le terme chinois [kuan] et les termes grecs aussi divers que: ὁράω "voir, observer", σκοπέω "épier", προ-αγορέυω "prévenir, avertir", φαίνω "révéler", σχῆμα "apparence", σκοπιά "observatoire", σκοπή "observatoire", σκηνή "cabane d'ermite", tout en soulignant, si besoin était, les parties ressemblantes significatives. Qu'en soit persuadé qui veut !

      A la fin de description des associations d'idée concernant le terme 觀 [kuan] "voir", il cite un homophone 鸛 [kuan] "cigogne", πελαργός en grec. Ce nom d'oiseau lui en rappelle un autre qui est γέρανος 鶴 "grue" (hok, hak, kak en chinois). Le poète comparatiste ajoute là-dessus : les Han confondaient ces deux termes (鸛 et 鶴)...
      On sait que la confusion existait entre 鶴 (hok, hak, kak) "grue" et 鵠 (hok, kok) "cygne" , non pas entre "grue" et "cigogne" (cf. Billet 46 et Kô-kanwa-jiten Tokyo, Taishû-kan, 1982, t. II, p. 1362). Toutes ses erreurs m'indiffèrent. Ce qui me fascine, c'est sa puissante force d'évocation et d'association lexicales à travers le monde ancien et moderne. (A suivre)