Philologie d'Orient et d'Occident (25)

Le 11/05/2010, Tokyo

Repenser na « mets, aliment » japonais
- na japonais, nuar chinois et ὄνειαρ grec -

 

Le signe h représente une laryngale à coloration vocalique :
en e avec h1, en a avec h2, en o avec h3
ng = g nasal
· représente un espace phonique (laryngal ?)

    On a vu, dans le billet 11 (du 23/03/2010), que les Japonais n'avaient pas de mot spécifique pour « poisson ». La lecture ryô du kanji 漁 (漁師 ryô-shi « pêcheur ») fait la preuve encore une fois de l'absence de notion distinctive entre les mets végétaux et animaux. Le kanji 漁 « prendre des poissons, pêcher » se lit naturellement, de même que 魚 « poisson» : ngo en go-on ; ngio en kan-on. La lecture ryô ou lyô (l et r sont indifférenciés en japonais) vient d'un autre kanjilia(p), lie « chasser, prendre du gibier ». Au Japon antique, « chasser » et « pêcher » fusionnaient dans une seule notion : « prendre, ramasser des aliments ». La différence ne tenait qu'à la provenance. La nourriture (soit de montagne ou de mer) s'appelait donc na tout simplement.
    Si ce na, dont l'aspect est bien japonais, était d'origine chinoise, on pourrait s'attendre en proto-chinois à quelque chose comme na·. On a vu, dans le billet 22, que les anciens 汝 niag, 若 niak, 女 nıag pouvaient tous aboutir au proto-type na·. Tant pour ce dernier que pour le démonstratif 那 (proto-type na· également → na, nei en pékinois moderne) « comment, quoi, cela », il y a difficulté sémantique pour les rattacher (sinon à na « toi ») à na « nourriture ».
    Or un mot chinois, nuo 糯 « du riz de conservation », remonte à nuar de l'époque la plus reculée des documents (p. 981 du dictionnaire Tôdô). Le u étant semi-voyelle, r final caduc, nuar peut satisfaire parfaitement à mon attente.

    Jean-Pierre Levet a émis sur l'origine du japonais na l'idée d'une alternance vocalique na / ne « racine ». Na, maintenant vieilli, peut avoir été un terme général pour nourriture, alors que ne « racine » est toujours d'usage courant. A mon avis, ne « racine, sous-sol, terre en dessous » fait pendant à un autre na, na de na-wi, vieux mot qui signifie « tremblement de terre ». Le Na de na-wi pouvait être « terre, sol » tout simplement. J'y reviendrai dans le billet prochain.

    En préparant une lecture homérique (début du chant lX de l'Iliade), j'ai buté sur le mot ὄνειαρ « vivres, nourriture » (v. 92). Ce mot m'a rappelé le mot chinois : 糯 nuar « riz pétri, aliment de conservation ». Robert Beekes a présenté ὄνειαρ dans son dictionnaire par la formule h3neh2 (Etymological Dictionary of Greek, cf. billet 16). L'origine du mot est inconnue.

    Sur le mot grec ὄνειαρ, Jean-Pierre m'a fait parvenir le message suivant :

    P. Chantraine pose, pour expliquer ὄνειαρ et sa famille (ὀνίνημι « être utile », etc.), une racine suffixée *h3n-eh2-. Le substantif est un neutre hétéroclitique à suffixe *war/wnt- (avec n voyelle). Au pluriel, chez Homère, il désigne ὀνείατα, les aliments, les mets, soit dans un vers formulaire, soit plus rarement dans d’autres expressions (Iliade IX, 91, 221 ; XXIV 367, 627 ; Odyssée I, 149 ;  IV 67, 218 ; V, 200 ; VIII 71, 484 ; XIV 453 ; XV 142 ; XVI 54 ; XVIII 98 ; XX 256).
    Cette acception, limitée au grec archaïque, est expliquée communément à partir de « choses utiles » > « aliments », mais cette évolution ne me paraît pas très satisfaisante (on pourrait l’inverser, mais alors c’est le verbe ὀνίνημι « être utile, avantageux » qui ferait problème). Dans de nombreuses langues indo-européennes, une laryngale devant sonante nasale (-ν-) disparaît sans laisser la moindre trace, le grec est conservateur sur ce point.
    On pourrait donc envisager un nom racine *(h3)n-eh2- « nourriture » sous la forme , ce qui ne semble pas attesté en indo-européen, mais rien n’interdit d’imaginer l’existence d’un étymon nostratique *(h3)n-eh2 passé sous la forme *neh2, avec perte de la laryngale initiale, puis *nā dans une autre famille . Le rapprochement que tu proposes me paraît donc très intéressant. (À suivre)