Philologie d'Orient et d'Occident (16)  Le 07/04/2010, Tokyo K.

La nasalisation et la palatalisation en chinois ancien
- Le proto-chinois, bardé de laryngales? -

[Laryngales : h1 (coloration en e) ;
h2 (coloration en a) ;
h3 (coloration en o)]

     Dans le billet 13, je me suis interrogé sur la possibilité de filiation entre le « bœuf » indo-européen et son homologue chinois ; ngiog > (ngiok) > ngiœu > niu. Pierre Chantraine suppose pour l'indo-européen les formes en *gw- : *gwôu-s (nominatif) / *gwô-m (accusatif). La racine serait donc, d'après le savant français, *gwô-. Son idée ne diffère pas de celle de Julius Pokorny (Indogermanisches etymologisches Wöterbuch, 3. Auflage 1994, p. 482 sqq.) qui pose, entre-temps, *gwous (avec o bref) pour le génitif. Robert Beekes, dans son récent dictionnaire (Etymological Dictionary of Greek, Leiden ; Boston, tome 1, 2010), propose une morphologie du mot un peu plus détaillée que les deux précédents : *gweh3-u-s (nom.) / *gwh3-eu-s (gén.). Ce serait cette dernière forme qui explique : av. gaoš, skt. gauh.

   Il n'est pas mon propos d'entrer en détail dans les méandres de la phonétique historique de l'indo-européen où je serai certainement perdu. Il me suffit de pouvoir constater quelques phénomèmes phonologiques : en chinois archaïque, il existait la nasalisation pour la consonne vélaire g (ng), tandis que l'indo-européen (gwô-) en était privé. La nasalisation à la tête du mot (ngiog) a persisté en chinois, déformée certes, dans la consonne n de niu actuel « bœuf ».

   Ce qui me semble également important, c'est qu'en chinois, il existait ce qu'on appelle, dans la phonologie chinoise, 拗音 (iau-iœm en chinois classique, yô-on en japonais, « son tordu »). Cette terminologie fait parallèle avec une autre : 直音 (tiœk-iœm en chinois, tyoku-on en japonais « son direct »). Dans le « son tordu » (sorte de palatalisation), une combinaison CV (consonne + voyelle) se présente avec une intervention du phonème i : ngio 魚 « poisson » pour ngo 吾 « moi » ; kio 居 « demeure » pour ko 孤 « seul, orphelin ». En chinois, 拗音 iau-iœm et 直音 tiœk-iœm représentent les deux genres de son dont la différence phonologique a été toujours perçue tout au moins dialectalement.

    Les anciens Japonais auraient essayé de reproduire plus ou moins fidèlement ces deux sons : 居 « demeure » se prononce kyo, 孤 « seul », ko. Mais la difficulté se manifeste justement dans la manière de dire en japonais les deux terminologies chinoises : iau-iœm yô-on ; tiœk-iœmtyoku-on. Les anciens Japonais répugnaient aux sons palatalisés et à la terminaison consonantique (tiœktyoku).

   Les latins modernes (Italiens ou Français du nord) ont tendance à palataliser les sons latins : Caesar > Cesare [tchezare] ; cantare est devenu en français chanter par l'intermédiaire de tchanta / tchanté (l'occitan est  plus ou moins fidèle à l'ancienne prononciation : on dit canta / tchanta). L'habitude phonologique d’ignorer la différence produite par la palatalisation subsiste toujours en français, surtout devant la voyelle a : gyarçon pour garçon, kyar pour kar (quart). N'aimaient-ils pas la tension phonatoire nécessitée par les « sons directs » ?

   Ce qui est remarquable en chinois, c'est que la nasalisation et la palatalisation semblent dater du début de la langue écrite. Plus on remonte dans le temps, plus net est ce phénomène. De toutes les langues du monde, le chinois est celle qui dispose de la plus longue et solide conséquence linguistique. Si la nasalisation et la palatalisation avaient été deux moyens de radoucir une langue rugueuse du début oral des humains, ne serions-nous pas fondé à imaginer que cette langue avait été, à l'origine, démunie de nasalisation et, comme on le suppose pour le proto-indo-européen, bardée de laryngales ?